Matthias Sindelar, celui qui défia le Troisième Reich

Nous sommes le 3 avril 1938. Le Troisième Reich d’Adolf Hitler vient à peine d’envahir et d’annexer l’Autriche, l’Anschluss touche au but. Pour sceller l’opération et rallier le peuple autrichien à sa cause, le régime nazi décide d’organiser un match amical entre les équipes allemande et autrichienne : c’est l’Anschlussspiel. les joueurs reçoivent l’ordre de ne pas marquer, 0-0 étant le score plébiscité pour réaliser la meilleure opération diplomatique possible. C’était sans compter le talent d’un des premiers génies du football, l’autrichien Matthias Sindelar, surnommé le « Mozart du football ». Retour sur ce personnage iconique en Europe Centrale, qui divise encore les historiens.

Matthias Sindelar naît le 10 février 1903 dans une ville tchèque, alors rattachée à l’empire austro-hongrois, avant de déménager pour la capitale de l’empire : Vienne. Il est issu d’une famille très modeste, perd son père parti au combat en 1917 et apprend le football dans les rues viennoises. Il est repéré en 1918 par un membre du Hertha Vienne, qui l’intègre au club dans une des équipes de jeunes, et le jeune Sindelar gravit les échelons jusqu’à entrer en équipe première en 1920. Il fait ses preuves en attaque pendant 3 ans au Hertha, puis se blesse gravement au genou, est licencié par le club alors en difficulté financièrement, et subit une opération importante qui le remet sur pieds.

Libre, il s’engage en 1924 avec l’Austria Vienne, club favori du médecin qui l’a opéré. C’est au sein de l’Austria que Sindelar forge sa légende, en dominant outrageusement le football autrichien (3 coupes d’Autriche d’affilée de 1924 à 1926, 2 championnats en 1924 et 1926), et en confirmant sa réputation déjà acquise au Hertha d’homme « de papier », en raison de son physique chétif et de sa légèreté hors du commun balle au pied. Il deviendra le joueur le plus capé du club, avec plus de 700 matches, et inscrit aux alentours de 600 buts pour l’Austria : des statistiques impressionnantes pour l’autrichien. Dès 1926, il intègre l’équipe nationale autrichienne et se mue en figure de proue de cette Wunderteam, qui domine le football européen jusqu’au milieu des années 1930.

Sindelar n’est donc plus tout jeune lorsqu’il entre sur la pelouse lors de l’Anschlussspiel, le 3 avril 1938 à Vienne, sous les yeux des plus hauts dignitaires nazis. L’Allemagne s’apprête à affronter la toute nouvelle province annexée de l’Ostmark, qui correspond donc à l’Autriche. Le déséquilibre sportif est connu de tous, et pour respecter les directives, les autrichiens sont contraints de ne pas forcer leur talent.

Alors qu’il ne reste qu’un quart d’heure de jeu, et que le score nul et vierge semble être la seule issue possible de cette parodie de rencontre, Sindelar s’empare du ballon et ouvre le score à la 78ème minute, avant d’aller célébrer sa réalisation devant la tribune nazie. Un défenseur autrichien double la mise d’un lob quelques instants plus tard. Fin du match : l’Allemagne, son équipe et les nazis sont publiquement humiliés. La popularité de Sindelar semble empêcher toute répression violente, le régime nazi tente plutôt l’événement à son avantage en utilisant la figure de Sindelar comme celle de l’acceptation autrichienne des envahisseurs.

Dès lors, l’acte divise. Contestation politique ou seul refus de la mascarade sportive ? La mémoire autrichienne a rapidement érigé Sindelar en symbole national de résistance face à l’Allemagne nazie, d’autant plus que celui-ci refuse par la suite d’enfiler le maillot du Troisième Reich. Retrouvé mort en janvier 1939, asphyxié au monoxyde de carbone, dans son appartement, dans des circonstances qui font encore débat, personne n’est en capacité de dire si oui ou non, les nazis auront fini par faire payer de sa vie son insolence au génie.

Lors de ses funérailles, 15 000 personnes défilent dans les rues viennoises pour rendre hommage au grand joueur, mais aussi et même surtout à l’icône nationale qui aura été un des plus grands sportifs, aux côtés de Jesse Owens, à désapprouver et tourner en ridicule la domination nazie. Pour autant, les historiens relativisent la portée politique du but de l’Anschlussspiel. C’est le cas de l’éminent historien du sport Paul Dietschy, et de son homologue autrichien Mattias Marchik, qui voient en Sindelar plus « un défenseur du football viennois qu’un homme avec une conscience politique ». La mémoire immédiate autrichienne prêta également au joueur une foi juive, qui reste encore largement contestée par l’analyse historienne, notamment par le simple fait que jouer l’Anschlussspiel aurait été impossible pour un joueur juif.

Sindelar fait partie des meilleurs footballeurs de son siècle, des meilleurs sportifs de l’histoire de son pays, et son histoire encore teintée d’incertitude a contribué à faire de lui la légende sportive et résistante qu’il est aujourd’hui. S’il faut appréhender avec prudence la signification politique des actes du « Mozart du football », il faut aussi rendre hommage à un virtuose du football qui a, quel qu’en soit le motif, tenu tête à Hitler sur un terrain. Tout le monde ne peut pas en dire autant.

Sources :

https://www.sofoot.com/quand-matthias-sindelar-defiait-hitler-201900.html#commentaires

https://www.courrierinternational.com/article/2008/06/18/matthias-sindelar-l-avant-centre-qui-defia-hitler

https://www.historia.fr/cm2018/un-peuple-un-reich-deux-buts

https://en.wikipedia.org/wiki/Matthias_Sindelar#cite_note-10

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