Qatar : La Coupe du Monde de trop ?

Le Qatar et son équipe nationale entament la dernière ligne droite de leur préparation pour leur Coupe du Monde, qui débutera le 20 novembre prochain. Un Mondial décrié sur plusieurs plans, qui met la stratégie politico-sportive du Qatar en difficulté et met la FIFA et l’industrie sportive face à leurs contradictions.

Tout d’abord, comment le Qatar en est venu à organiser la Coupe du Monde 2022 ?

Pour cela il faut revenir au 2 décembre 2010.

Date à laquelle les 22 membres du Comité Exécutif de la FIFA votent pour l’émirat, aux dépens des Etats-Unis (14 votes contre 8), afin d’organiser le Mondial.

Une décision que la FIFA justifie afin d’ouvrir l’organisation du Mondial à d’autres régions du Monde. Pour Sepp Blatter, Président de la FIFA à l’époque : « Le monde arabe mérite une Coupe du monde. Ils ont 22 pays et n’ont eu aucune opportunité d’organiser le tournoi. »

Pour autant, après le vote, cette décision est vite décriée. Comment un petit pays du Moyen-Orient (2,7 M d’habitants), sans tradition footballistique et sans participation à une Coupe du Monde, a-t-il pu obtenir l’organisation de la reine des compétitions de football ?

Il est vrai qu’en 2010 le Qatar commence à peine à se faire un nom grâce sa politique de « soft power » par sport. C’est depuis les années 1990 que l’émirat qatari investit dans le sport pour se faire connaître à l’international.

Pourquoi ?

Retour en 1971. Après avoir été sous administration britannique, le Qatar devient indépendant. Mais très vite il va être soumis à l’influence, voir à l’ingérence, de ses voisins, en particulier de l’Arabie saoudite.

Il faut dire que l’Etat qatari a une position stratégique et un sous-sol riche en ressources fossiles. En 1995, l’émir Hamad ben Khalifa al Thani prend les commandes du pays.

Avec ce nouvel homme fort aux manettes, le Qatar tente de se libérer de la tutelle saoudienne, en utilisant plusieurs moyens de « puissance douce », mieux connue sous le nom de soft power.

C’est le cas en 1996 avec le lancement de la chaîne Al Jazeera. Le Qatar va aussi utiliser d’autres moyens afin d’attirer l’attention internationale pour préserver son indépendance : en particulier le sport, et ses valeurs dites « positives » pour briller et se différencier.

Notamment de ses voisins qui sont reconnus dans d’autres domaines : le pétrole pour l’Arabie saoudite, la finance pour le Bahreïn, le commerce pour les Emirats Arabes Unis. Problème : le Qatar est à l’époque loin d’incarner cette nation tournée vers le sport qu’elle veut être.

Le Qatar investit donc de manière importante dans le sport, bien aidé par les revenus tirés de l’exploitation de son riche sous-sol gazier (4e producteur mondiale).

La première pierre à l’édifice est le tournoi de tennis ATP de Doha, lancé dès 1993. D’autres suivront : des sports mécaniques en passant par des compétitions hippiques & de voile. Autant d’évènements qui permettent au Qatar de gagner en visibilité grâce à l’organisation de compétitions sportives internationales, en particulier les Jeux asiatiques de 2006.

Cette stratégie lui donne ainsi l’opportunité d’avancer ses pions dans les instances sportives plus grand public, comme le football. Le Qatar y entre par la grande porte avec, comme nous l’avons vu, l’obtention en 2010 de l’organisation de la Coupe du Monde 2022.

Une « surprise » entachée de soupçons de corruption, comme a pu le révéler le livre « The Ugly Game » ou le rapport Garcia. Ce qui va entraîner notamment le « FIFA Gate » de 2015 : l’arrestation de plusieurs hauts dirigeants de la FIFA et la démission de Sepp Blatter.

Sur le plan géopolitique, cette consécration qatarie va irriter ses voisins, en particulier l’Arabie Saoudite. La crise bascule en 2017 lorsque le régime saoudien et ses alliés rompent leurs relations diplomatiques avec le Qatar et imposent un blocus (qui se finit en 2021).

Côté football, le Qatar n’en reste pas qu’à l’organisation de la Coupe du Monde 2022. En 2011, c’est le réseau de chaînes sportives BeIn Sports qui est créé. Présent désormais dans plus de 40 pays, il est le plus plus grand acheteur de droits sportifs dans le monde.

Toujours en 2011 : le fonds d’investissement souverain qatari QSI rachète pour 70 millions d’euros le club du PSG. Un choix stratégique pour redorer le blason d’un club historique et associer l’image du Qatar à la ville la plus visitée du globe : Paris.

Les résultats mettront du temps à arriver mais aujourd’hui, en 10 ans, grâce aux importants investissements qataris, le PSG est devenu un grand club européen et l’une des plus grandes marques de football, avec plus de 100 millions de supporters à travers le monde.

Une image à laquelle vont s’associer les stars du ballon rond qui rejoignent le PSG : Neymar, Kylian Mbappé, Leo Messi… Le Qatar peut ainsi s’appuyer sur la notoriété de ces sportifs-influenceurs qui pourront ainsi véhiculer la « marque » Qatar, du « nationbranding ».

Le Qatar s’impose aussi comme un acteur important de l’industrie sportive. Notamment l’organisation sur ses terres des Mondiaux de handball en 2015, de cyclisme en 2016, d’athlétisme en 2019. Ou encore la création du centre de performances de l’Aspire Academy à Doha.

Le Qatar est donc grâce au sport identifiable sur une carte et un acteur international reconnu et crédible. Pour autant, les projecteurs tant recherchés par l’émirat avec l’organisation de la Coupe du Monde se révèlent à double tranchant.

L’organisation de la Coupe du Monde a ainsi attiré l’attention internationale sur le Qatar, dans sa globalité. En particulier sur les conditions de travail des travailleurs migrants sur son sol pour construire les infrastructures pour le Mondial.

Le système de la kafāla notamment : un système de mise sous tutelle des travailleurs étrangers. Si des avancées ont pu être notées côté qatari avec l’assouplissement de ce système et la mise en place d’un salaire minimum, il reste encore beaucoup à faire.

En février 2021, The Guardian révèle que 6 500 d’ouvriers sont morts depuis le début des travaux en 2014. Ce qui vient s’ajouter aux nombreux reportages qui dénoncent les conditions de travail des 800 000 travailleurs étrangers pour ce Mondial.

Plusieurs journaux & ONG se mobilisent depuis 2015 pour dénoncer ces situations. La FIFA, via son omniprésent président Gianni Infantino, ferme pour l’instant les yeux sur la situation, notamment sur la question de l’indemnisation des travailleurs migrants que demande Amnesty International.

Le Qatar de son côté tente de faire face aux critiques en avançant des erreurs d’interprétation pour le bilan du journal The Guardian (un rapport de l’Organisation internationale du travail révèle que 50 ouvriers sont morts accidentellement au Qatar en 2020) ainsi que les progrès fait par l’émirat pour faire évoluer sa législation sur le droit du travail.

Les infrastructures de cette Coupe du Monde, en particulier les stades, génèrent d’ailleurs aussi leur lot de critiques, autour du coût écologique et économique : Près de 200 milliards de dollars investis, soit 10 fois plus que la précédente édition russe en 2018.

Bien que la FIFA ait décidé de faire jouer la compétition au Qatar en hiver pour éviter les températures estivales suffocantes, l’ensemble des 8 stades est climatisé et le bilan carbone « neutre » annoncé par l’organisation semble bien utopique.

Quid également de la question de la durabilité des stades à l’heure où ceux du Mondial 2010 en Afrique du Sud et ceux du Brésil en 2014 sonnent creux ? Les stades qataris pourront accueillir en moyenne 40 000 spectateurs alors même que la 1e division qatarie rassemble difficilement 4 000 personnes à chaque match en tribune.

(Pour rester sur la partie football : bien que le Qatar n’ait jamais été qualifié pour la Coupe du Monde avant l’édition 2022, son équipe, principalement composée de joueurs qataris non naturalisés, est loin d’être novice, puisqu’elle a été championne d’Asie en 2019).

Ces critiques entraînent un appel au boycott, notamment à partir de 2021 via la Norvège. Mais aujourd’hui cela n’intervient il pas trop tard, tant les acteurs mobilisés semblent désintéressés par les questions éthiques et écologiques sur ce Monidal ?

Difficile de voir des déclarations internationales officielles contre ce Mondial, tant le Qatar est devenu un acteur influent au niveau international et régional, notamment :

Reste la question des joueurs, qui pourraient prendre position durant ce Mondial. On se rappelle du geste politique d’Antoine Griezmann en 2020, qui a rompu son contrat avec Huawei, accusé de participer à la répression menée par l’Etat chinois contre les Ouïgours.

Mais est-ce là leur rôle ? Alors que pourtant les instances restent muettes. Pour l’instant en tout cas aucun acteur majeur du football n’a pris position. Si ce n’est les ex-internationaux Eric Cantona et Philip Lahm, qui vont boycotter ce Mondial.

La pression va donc s’accentuer sur le Qatar, la FIFA et les équipes à l’approche du Mondial, les enjeux autour des droits humains et de l’écologie prenant le pas sur le sportif. La question de la gestion et des droits des supporters étrangers sur le sol qatari sera aussi scrutée.

JO d’Hiver à Pékin, Coupe du Monde au Qatar, 2022 semble être l’année où l’industrie sportive est mise face à ses contradictions. Les instances sportives veulent faire vibrer l’ensemble de la planète grâce au sport, mais cela doit-il se faire à n’importe quel prix ?

FIN

Kévin Veyssière

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