Cristiano Ronaldo en Arabie Saoudite : les dessous géopolitiques

Pourquoi le transfert de Cristiano Ronaldo dans le club saoudien d’Al Nassr peut être vu comme un coup géopolitique pour l’Arabie saoudite dans sa stratégie d’investissements sportifs, notamment en vue de l’organisation de la Coupe du Monde 2030 ?

Cristiano Ronaldo et ses 5 Ballons d’Or ont rejoint en ce début d’année club saoudien d’Al Nassr après son départ du club de Manchester United. La superstar portugaise rejoint l’Arabie saoudite avec à la clé un contrat estimé à plus de 200 millions de dollars par an.

Si ce choix interroge au niveau sportif, il n’est pas la première star du football à rejoindre des championnats non européens, qui cherchent à grandir sur la scène internationale. Exemples par le passé avec David Beckham aux Etats-Uni, Xavi au Qatar, Carlos Tevez en Chine ou encore Iniesta au Japon.

Toutefois le coup réalisé par Al Nassr reste important du fait de la stature mondiale de Cristiano Ronaldo et de son impact médiatique, avec plus de 500 millions de followers à travers le monde.

Pour le club d’Al Nassr, « c’est une signature qui non seulement inspirera notre club à atteindre un succès encore plus grand, mais inspirera notre ligue, notre nation et les générations futures, garçons et filles, à être la meilleure version d’eux-mêmes ».

Des déclarations appuyés par Cristiano Ronaldo en personne, lors de sa présentation officielle pour qui « son travail en Europe est terminé » et qu’il se tourne « vers un nouveau défi en Asie pour « donner une vision différente du pays, du football, de la perspective de tout le monde ».

Le sport, nouvel arme stratégique de l’Arabie saoudite

L’Arabie saoudite est en effet un nouvel acteur ambitieux dans le monde du sport buisiness. Longtemps distancé par ses voisins (Qatar, Emirats arabes unis, Bahreïn), l’attribution surprise de la Coupe du Monde 2022 au Qatar en 2010 a été un choc retentissant qui a fait prendre conscience à l’Etat saoudien de son retard dans le domaine.

Notamment au début des années 2010 avec des investissements sportifs qataris qui se diversifient avec la création du réseau de chaînes sportives beIN Media Group et l’acquisition du club du Paris-Saint-Germain en 2011. En parallèle les « printemps arabes » qui surviennent au début de cette décennie cristallise les nouveaux rapports de force entre l’Etat saoudien et l’Etat qatari, qui soutiennent des camps différents.

C’est finalement à partir de 2015 que les choses évoluent en Arabie saoudite, date à laquelle le roi Salmane a accédé au trône du royaume. Il donne alors les clés du pays à un homme pressé et ambitieux. Son jeune fils, Mohammed ben Salmane, surnommé MBS.

Depuis qu’il est aux commandes, MBS a à cœur de faire de l’Arabie Saoudite une grande puissance régionale du Moyen-Orient, notamment vis à vis de l’Iran et du Qatar. Et aussi d’en faire un Etat moderne. Quitte à utiliser des méthodes offensives, voire très agressives.

En témoigne 2 événements qui vont considérablement détériorer l’image de la pétromonarchie à l’international : L’intervention militaire controversée et meurtrière au Yémen lancée en 2015 & l’assassinat du journaliste critique Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul en 2018.

Par ailleurs, l’Arabie saoudite de MBS hausse le ton, avec ses alliés, vis-à-vis du Qatar en lui imposant en 2017 un blocus. Une manœuvre qui ne va finalement pas impacter l’économie et les investissements politico-sportifs du Qatar. Pire, cela va détériorer un peu plus l’image de la pétromonarchie saoudienne.

Des investissements sportifs pour moderniser et diversifier l’économie de la pétromonarchie saoudienne

L’Arabie Saoudite va alors tenter de redorer son blason sur un terrain qu’elle n’a pas encore investi : Celui du sport. Une stratégie qui s’appuie sur les objectifs voulues par la pétromonarchie avec son plan « Vision 2030 », lancée en 2016. Un plan pharaonique pour multiplier les partenariats internationaux, renforcer les services à la population et investir dans différents secteurs clés (développement durable, nouvelles technologies, tourisme).

Exemple des ambitions démesurées de ce plan : le projet NEOM avec sa future « cité du futur » baptisé The Line de 460km en longueur, reliée par des transports en commun et véhicules autonomes, qui pourrait accueillir un million d’habitants en 2030.

Le sport s’inscrit donc dans cette stratégie pour à la fois développer la marque Arabie Saoudite à l’international (nation branding) et attirer les investisseurs en organisant de grands évènement sportifs.

Des investissements conséquents seront alors mis en place à partir de 2018 pour accueillir de grands évènements sportifs internationaux (et donc médiatiques) sur son sol.

🥊Clash of Dunes

⚽Supercoupes d’Italie et d’Espagne

🚗Rallye Dakar

🚲Saudi Tour

🏎GP de Formule 1

Outre les questions de rayonnement international, ces investissements récents dans le sport s’inscrivent dans une stratégie également économique. Objectif : diversifier l’économie de la pétromonarchie qui repose en grande partie sur l’exploitation des énergies fossiles.

Le football, nouvel objectif de MBS

Cet empressement de l’Arabie Saoudite d’investir vite sur toutes les terrains se reflète également dans sa tentative de posséder son propre club de football. Et ainsi rejoindre les rangs de ses voisins (Qatar avec le PSG / Emirats Arabes Unis avec Manchester City). De son côté l’Arabie Saoudite a voulu rentrer dans le monde du football par la grande porte. En 2018, l’Etat saoudien tente de racheter le club de Premier League Manchester United.

Début 2020, l’Arabie saoudite lâche son dévolu sur un autre club de Premier League : Newcastle. Un rachat bloqué par le média qatari BeInSports, diffuseur de la ligue anglaise, qui est piraté par beoutQ, piloté par l’Arabie saoudite.

Une situation qui se débloque à partir de 2021. Face aux conséquences de la pandémie Covid-19 sur l’économie saoudienne et Golfe persique ainsi que face à la menace du rival iranien, l’Arabie saoudite veut apaiser ses relations dans la région et met fin au blocus contre le voisin qatari.

Ce qui permet ici un apaisement des relations internationales. Et donc qui a pour conséquences la fin du piratage saoudien de BeINSports, ce qui ouvre les portes de la plus grande ligue de football à l’Arabie saoudite : la Premier League anglaise. Le 7 octobre 2021, le fonds souverain saoudien (PIF) achète le club de Newcastle United pour près de 350M€.

Un rachat qualifié outre-Manche par certains de « sportswashing », stratégie pour adoucir l’image d’un Etat/organisation face à ses manques en matière de respect des droits humains.

Toutefois, malgré les critiques, l’Arabie saoudite poursuit à vitesse grand V sa politique de « sport power », pour moderniser son image et son territoire grâce au sport. Comme le combat de boxe Usyk/Joshua à Djeddah, l’organisation des Jeux asiatiques en 2034 et les controversés Jeux asiatiques d’hiver en 2029.

Objectif : faire de l’Arabie saoudite une grande terre de football, en vue de l’organisation d’une Coupe du Monde

Bien que les images de la Coupe du Monde au Qatar ont illustré la nouvelle relation diplomatique entre le Qatar et l’Arabie saoudite, la concurrence reste de mise dans le Golfe persique pour accueillir les évènements sportifs les plus prestigieux.

Si le Qatar & l’Arabie saoudite ont en ligne de mire les Jeux olympiques, la puissance saoudienne souhaite aussi accueillir une Coupe du Monde de football. Notamment en vue de l’édition 2030, en s’associant avec la Grèce et l’Egypte pour proposer une candidature sur « 3 continents » et ainsi faire face aux candidatures communes sud-américaine et européenne.

La signature de Cristiano Ronaldo à Al Nassr, le 2e club saoudien, vient ainsi accompagner cette stratégie pour faire de l’Arabie saoudite une grande terre du football asiatique et mondial. Et ainsi associer des stars du ballon rond au projet politico-sportif global saoudien.

Comme cela a pu déjà être le cas avec Leo Messi, pourtant aujourd’hui joueur du PSG, dans le cadre d’un contrat signé en 2019 pour promouvoir le tourisme en Arabie saoudite Force est de constater que depuis la fin du blocus de l’Arabie saoudite, ce partenariat est plus visible. Notamment lors des spots publicitaires pour la Coupe du Monde au Qatar, qui a mis en avant l’Arabie saoudite grâce aux performances de sa sélection nationale et la ferveur de son public dans les stades.

L’Arabie saoudite, dont la contribution du sport au PIB national est passée de 2,4 Mds $ en 2016 à 6,9 Mds $ en 2019, cherche donc aujourd’hui à conquérir tous les terrains sportifs, quel qu’en soit le coût. Voir même ceux qui lui semblaient impossibles d’accès, comme cela est le cas avec l’organisation future des Jeux d’hiver asiatique 2029 en plein désert.

Kévin Veyssière

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